NOCES DE SANG de F. Garcia Lorca, m.e.s. Guillaume Cantillon

Dans une région aride du sud de l'Espagne, un mariage va être célébré. Mais dès les premières scènes, on pressent le malheur : la préparation des noces ne fait pas oublier les anciennes fiançailles avortées, qui liaient la Fiancée à Leonardo, un Felix - la famille de ceux qui ont tué le père et le frère du Fiancé. Un double deuil dont sa mère ne s’est jamais remise. Cette ombre s’épaissit peu à peu d’autres ténèbres, plus troubles, plus terribles : Leonardo, désormais marié et père d’un tout jeune enfant, devient fébrile à l’approche de la noce. Il n'apparaît que furtivement dans sa propre maison, rôde sous les fenêtres de la fiancée, et ne cesse d’épuiser son cheval à de longues cavalcades nocturnes. La Fiancée, de son côté, malgré son impatience affichée de nouer son destin à son promis, vibre elle aussi d’une nervosité croissante.
Éclate enfin ce qui l’attache à Leonardo : une passion sourde, invincible, au-delà même de l’amour. Les deux amants disparaissent au cours de la noce et s'enfuient, aussitôt pris en chasse par le fiancé. L'issue sera tragique : guidés par la lune et la mort, les deux jeunes hommes s'entretuent.

Mettre en scène "Noces de sang"

La pièce fait partie de ces textes qui ont été à un moment de ma vie une vraie rencontre, au même titre que Pelléas et Mélisande de Maeterlinck, ou Dies Irae de Leonid Andreiev. A sa lecture, j’ai été saisi par la force tragique de l’histoire et par la puissance évocatrice et la poésie de la langue. La pièce se concentre vers cet instant suspendu où tout se joue, où le destin bascule.
J'y retrouve des voix qui résonnent en moi de facon très intime, et notamment celle de Maeterlinck : « Par dessus les dialogues ordinaires des sentiments et de la raison, s'attacher à faire entendre le dialogue solennel et ininterrompu de l'être et de la destinée ».
Lorca, en entomologiste méticuleux et avec une grande sensibilité , observe un microcosme à l'équilibre précaire, soudain en proie au désordre.
L'écriture de Noces de sang, tout en étant très ancrée dans le réel, se déploie vers le fantastique et l'onirique. Lorca, en transcendant le fait divers dont il s'est inspiré, livre à la fois un conte noir et une tragédie contemporaine.

Les personnages
Mon attention est particulièrement portée sur le couple de fugitifs : Leonardo, figure de l'exclu, du poète, de l'homme libre, dont la soif de liberté le conduira à sa perte, et qui dynamitera la micro société dont il s'est mis à la marge. Et la fancée, passionnément amoureuse, rongée de l'intérieur et écartelée entre son désir et le poids de la désobéissance.

La femme de Leonardo est l'héroïne tragique de la pièce, amoureuse éperdue qui voit se fissurer son couple, et son mari s'échapper inéluctablement du cercle familial. Elle devient le témoin impuissant de l'autodestruction de Leonardo.

La mère du fancé, personnage le plus complexe et le plus agité de la pièce, est elle aussi pétrie de contradictions. Prise entre une veille éternelle de ses morts (son mari et son fls aîné) et sa haine mortelle pour les Felix, leurs assassins ; la crainte de voir partir du giron familial le fils qui lui reste, et le désir profond qu'il s'accomplisse et d'en avoir une descendance. Rigide et fère, en brandissant l'honneur comme un étendard lors de la fuite des deux amants et tout en pressentant l'issue fatale, elle enverra tout de même son fils à leur poursuite, et à la mort.

Le fiancé est la fgure du sacrifé. En rébellion contre la tradition mais sous l'infuence du matérialisme et du pragmatisme de sa mère, il s'évertue à lui faire tourner la page de la vengeance. Il est en lutte pour s'extirper de son héritage familial douloureux, pour écrire sa propre histoire et faire valoir la modernité et les valeurs de l'amour. Mais il sera rattrapé par le destin, qui condamne les hommes de sa famille à périr le couteau à la main.

La richesse de la pièce réside dans les grands contrastes qui s'entrechoquent.
Un monde paysan où tout est régi par les traditions, la rugosité des conventions sociales, l'âpreté des rapports et la marchandisation : tout est affaire d'argent et de terres lorsque se conclut le mariage.
Les anciens ont la main-mise sur le destin des jeunes. La parole est aussi leur propriété.

Et même si dans ce microcosme tout se sait, on tait les secrets.
De cet univers où règne le non-dit, de ces intérieurs figés où les tractations s'opèrent, où la vie s'écoule lentement, où l'on rumine sa vengeance et ses haines, jaillit la passion et le désordre.

Il nous faudra trouver et sentir le poids de ce silence, la tension permanente qui relie les êtres avant de laisser éclater la célébration des Noces.
C'est là que la tragédie se précise. Même le sacré, l'honneur et la tradition se fissurent et finissent par exploser sous l'incandescence du désir.
Par les entrées et sorties en cascade, les éclats de voix et de rire, les gros plans sur certains personnages, Lorca crée un ballet faussement joyeux des corps et des mots. Nous nous attacherons à chorégraphier cette noce, à trouver sa musicalité, son rythme enlevé, son éclat, ses couleurs, jusqu'à la nouvelle de la fuite des deux amoureux, coup de tonnerre qui fige la fête et lui donne soudain une teinte blafarde.
Et la pièce quitte alors son univers reclus et vieillissant pour s'ouvrir sur l'extérieur, pour donner enfin la part belle à la jeunesse, à la modernité.
La nature devient champ des possibles où, à dos de cheval, tout est à saisir au plus vite.

Dans le dernier acte de la pièce, on abandonne la chronique sociale et le fait divers pour plonger dans le merveilleux et le lyrisme : dans la nuit, au fond d'un bois, Lorca donne la parole à la Lune et à la Mort, figures néfastes qui réclament le sang.

Il fait des deux amoureux en fuite et du fiancé qui les traque des figures tragiques, dont le destin est déjà écrit.

C'est cette dichotomie dans le texte qui m'intéresse : la sècheresse et l'âpreté d'un côté, le foisonnant et l'onirique de l'autre.

Mais aussi cette tension extrême qui traverse toute la pièce. Tout ce qui a été retenu pendant deux actes se déchaîne soudain dans une grande violence.

Noces de sang est un texte moderne parce qu'il pose la question universelle du choix et de l'engagement. Mais il est aussi et surtout question d'amour : amour pour ses enfants, pour son mari, pour celle qui est promise à l'autre.
L'amour qui enferme, qui fige, et le grand, l'interdit qui, par excès de passion, libère mais conduit au pire.

C'est avec un grand désir de simplicité que j'aborde ce travail.
C'est le texte que je veux mettre en avant, en puisant dans les fragilités et les forces des acteurs, pour donner à entendre le poème polyphonique.
Dans un souci constant de précision, nous tenterons de restituer la brutalité et la sécheresse des rapports entre les personnages, et de porter dans le dépouillement et la clarté le lyrisme de la langue. Au sein du spectacle, chacun trouvera la place juste dans sa mission de faire avancer le poème vers l'inéluctable.
Comme dans un conte, l'objectif est de toucher chaque spectateur à travers l'universalité de l'histoire.

L'espace
L'acte I est constitué de trois tableaux, se déroulant chacun dans des intérieurs différents (chez le fiancé, chez Léonardo, chez la fiancée).
Après la première résidence de travail à Chateauvallon, ce que j'avais imaginé de la scénographie et du traitement de l'espace a été totalement remis en question.
Il m'est apparu comme évident de se débarrasser de tout élément de décor lourd divisant le plateau en trois intérieurs distincts.
C'est une simple table posée dans trois zones différentes selon les tableaux, qui créera ces trois intérieurs confinés, circonscrits eux-mêmes par une lumière précise.
La table, où l'on accomplit les tâches quotidiennes, socle des conversations intimes, mais aussi lieu de partage et de tractation.

Dans la salle de répétitions, nous nous sommes servis de tout l'espace disponible, et notamment l'extérieur. De grandes portes vitrées ouvraient des perspectives vers la nature et les collines au loin. Je souhaite recréer ce « off » à vue, un extérieur par lequel on arrive, où des rencontres se font, parfois lieu de solitude ou contemplatif, un arrière-plan lumineux en contrepoint des cellules familiales exiguës et intimes.

L'arrière du plateau, serait donc « fermé » par des portes vitrées coulissantes, que nous pourrons aussi opacifer, permettant ainsi de créer des accès différents selon les lieux où se déroule l'action.
Pour l'acte II, c'est le plateau en entier qui sera le lieu de la noce, les portes vitrées ouvertes en grand sur l'extérieur, pour multiplier les points de rencontre, les chassés-croisés, les adresses lointaines : une chorégraphie de la fête, un ballet des corps.
Enfn, pour le dernier acte, la place sera laissée sur le plateau nu à la lumière de la nuit, puis à celle, blafarde et crue de l'aube qui se lève sur le drame.

La musique
Tout en travaillant sur le projet, des chansons se sont imposées à moi.
Des mélodies légères, ou plus électriques, porteuses de textes graves et mélancoliques : les chansons de Quaisoir, (Guillaume Pervieux) auteur-compositeur. Certaines résonnent très intimement avec ce que je sens des personnages : Comme un instantané de leur vie.

Je lui ai demandé de composer des pièces musicales, directement liées à Noces de Sang, en restant au plus proche de son univers et de sa sensibilité : créer des portraits chantés, ainsi que les mélodies des comptines et chants chorals que l'on trouve dans la pièce.

Le texte
La pièce a été peu traduite en francais depuis 1933, et souvent de manière incomplète (le même traducteur ne travaillant pas sur les parties poétiques ou chantées).
Récemment, Fabrice Melquiot a publié chez l'Arche sa version de « Noces de sang », plus moderne.
Mais je voulais me lancer dans ce spectacle avec une matière textuelle neuve, et surtout qui puisse évoluer grâce à des allers/retours constants entre la table et le plateau. Que les deux espaces de travail s'enrichissent l'un l'autre.
C'est pourquoi j'ai demandé à Clarice Plasteig, traductrice membre du comité hispanique de la Maison Antoine Vitez, (mais aussi actrice), de travailler à une nouvelle version et d'être présente lors des répétitions pour nous permettre d'enrichir et de faire évoluer notre texte au fl du temps de plateau.
Ce projet exige de constituer une grande troupe, faite d'acteurs et de techniciens avec lesquels je poursuis une longue collaboration, et de nouvelles personnes, pour apporter d'autres énergies, et porter ensemble dans une quête de justesse et de vérité la poésie de Lorca.

Guillaume Cantillon

Lien vers le dossier "pièce (dé)montée" du spectacle