LE ROI DES RATS, Cie Loba

Hamelin 1284. Tout le monde se souvient, plus ou moins vaguement, de la légende du joueur de flûte. Personnage énigmatique qui, en son temps, ensorcela les enfants et les rats de la ville. New Hamelin, longtemps plus tard. La ville nouvelle s’est construite sur les ruines de l’ancienne, sans toutefois envahir la Rue Sans Tambour. C’est là que la bande à Joss se retrouve en secret, échappant à la frénésie de la ville tentaculaire. Dans les égouts de cette rue énigmatique se trouve la flûte, elle sommeille et attend son nouveau maître...

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La légende originelle : Le Joueur de Flûte de Hamelin, Légendes Allemandes (1816) Les Frères Grimm

La vie était facile pour les habitants d'Hamelin en Allemagne. Les pauvres n'étaient pas trop pauvres, et les riches avaient beaucoup plus que nécessaire. Au lieu d'être contents, ces gens se montraient égoïstes, et ne pensaient qu'à festoyer. Les parents trouvaient que les enfants leur causaient trop de soucis. C'est alors qu'un horrible événement eut lieu à Hamelin... En cette veille de Noël 1283, les habitants étaient en pleins préparatifs de la fête. Partout on pouvait humer les effluves de jambons et de dindes en train de rôtir, de gâteaux et de tartes en train de cuire. Au milieu de tout ce remue ménage, personne ne remarqua un rat qui se faufilait à travers les portes de la ville. Il fut suivi d'un autre, puis d'un autre. Au bout de cinq minutes, il y avait une centaine de rats, au bout d'une heure ils étaient plus d'un millier. Et bientôt, la ville entière fut envahie. Les rats se glissaient sous les portes, grimpaient le long des gouttières, et tombaient en grappes dans les cheminées. Les gens essayèrent vainement de sauver quelque nourriture, mais les rats dévoraient tout. Bientôt il ne resta plus rien des préparatifs de la fête. Au matin de Noël, les rats étaient partout : dans les armoires, sous les lits, dans les chaussures, et jusque dans les berceaux. Epouvantés, les gens se rendirent à l'Hôtel de ville pour demander au maire de faire quelque chose. Lors d'une réunion d'urgence, le maire et ses conseillers mirent au point un plan à base de pièges et de poison pour débarrasser Hamelin des rats. Hélas, les rats se montrèrent si malins et si vigoureux qu’ils évitèrent les pièges et dévorèrent le poison comme si c'était du sucre. Le troisième jour, il n'y avait plus rien à manger. Alors les rats dévorèrent les oreillers, les livres, les chaises et les tables Ils poursuivaient les chiens et tuaient les chats. Ils mordaient les gens dans leur lit, et personne ne pouvait plus dormir. Celui qui voulait s'habiller découvrait des rats nichés dans ses chaussures. Désespéré, le maire décida finalement d'offrir mille pièces d'or la personne qui pourrait débarrasser la ville de ce fléau. Le quatrième jour, un étranger arriva à Hamelin et demanda à voir le maire : J'ai entendu dire que vous offriez mille pièces d'or à celui qui délivrerait la ville de ses rats. Le maire demanda : - Cela est vrai, mais qui êtes vous ? - On m'appelle le Joueur de flûte. Je sais comment vous aider. - Très bien, acquiesça le maire, si vous pouvez nous débarrasser des rats, vous toucherez la récompense. L'étranger quitta l'Hôtel de ville et se dirigea vers la place du marché. Il commença à jouer une étrange mélodie sur une simple flûte en bois. Dès les premières notes, les rats cessèrent de manger pour écouter la chanson du Joueur de flûte. Puis, d'un même mouvement, tous accoururent des ruelles, détalèrent des maisons, et s'élancèrent hors des boutiques pour venir se rassembler autour de lui. Bientôt, la place du marché fut envahie de centaines de milliers de rats jouant toujours, l'étranger se mit à marcher à travers la ville. Les rats le suivirent et franchirent derrière lui les portes d'Hamelin. Lorsqu'il atteignit les berges de la rivière, le Joueur de flûte s'immobilisa sans cesser de jouer de son instrument. Poursuivant leur galop, les rats se précipitèrent dans la rivière. Quand l'homme arrêta de jouer, tous les rats d'Hamelin sans exception avaient été engloutis. Les gens se mirent à chanter et danser de joie, les cloches de la ville carillonnèrent à toute volée. Mais tout le monde avait oublié le Joueur de flûte, et lorsqu'il réapparut aux portes de la ville, le sourire du maire s'effaça. - J'ai tenu ma promesse, dit l'étranger, veuillez me donner les mille pièces d'or. Annexes 17 - Ah ! répondit le maire, vous voulez dire les cinquante pièces d'or. Tenez, les voici. - Nous étions d'accord pour mille, pas pour cinquante, répartit le Joueur de flûte, ne manquez pas à votre promesse. - Vous croyez que nous allons vous donner mille pièces d'or pour avoir joué un petit air de rien du tout sur votre flûte ? Cela ne vous a guère demandé de travail. Je vous offre cinquante pièces d'or, c'est à prendre ou à laisser ! Le Joueur de flûte fixa froidement le maire. - Vous allez regretter ceci, dit-il, et il le quitta sans prendre la récompense. Les semaines passèrent et la vie reprit à Hamelin comme avant. La ruse du maire avait fait économiser mille pièces d'or à la ville, et c'est le seul souvenir que les gens gardaient du Joueur de flûte. Mais un matin, les habitants entendirent les doux accents d'une flûte, et ils comprirent que l'étranger était de retour. Comme il jouait son étrange et merveilleuse mélodie, tous les enfants d'Hamelin se rassemblèrent autour de lui en chantant, riant et dansant. Leurs parents tentèrent de les retenir, mais ils étaient sous le charme de la musique du Joueur de flûte. Sans la moindre crainte, les enfants suivirent l'étranger. En procession, ils franchirent le pont sur la rivière et disparurent derrière les montagnes. Ni le Joueur de flûte ni les enfants ne réapparurent jamais à Hamelin. Mais depuis ce jour là, lorsque le vent souffle de derrière les montagnes, l'on peut entendre des rires d'enfants heureux.

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Note d'intention de l'auteure / metteure en scène :

" Pour cette nouvelle création, j’ai choisi d’explorer la légende du Joueur de flûte de Hamelin, intriguée par la place qu’occupe ce personnage énigmatique, ni tout à fait dans le monde des adultes ni dans celui des enfants. Un personnage qui vient de nulle part et repart on ne sait où. La version du récit par les Frères Grimm, dans Légendes Allemandes, révèle une sorte de FATUM, incarnée par ceux qui viennent d’ailleurs : les rats, le Joueur et la flûte. Quelque chose tremble. Et envahit à la fois la "communauté des adultes" et "la communauté des enfants". Ce récit fait écho aux tourments de notre société, avec la vie sociale en surface d'une part, et la vie souterraine des rats, grouillante, telle une bombe à retardement dans les sous-sols de la ville d’autre part. Seulement, dans la légende traditionnelle, tout arrive de l’extérieur et y repart.

Mon travail de réécriture a commencé à cet endroit : la vie humaine et sociale contient en elle-même ses propres problèmes et ses solutions. Plusieurs paramètres ont guidé cette écriture :

 les légendes urbaines contemporaines transportent l’idée qu’il y aurait en ville 1 rat par habitant

 le joueur de flûte, tel un dieu ou un diable, n’existe pas. C’est la flûte qui fait le joueur.

 comment raconter cette histoire à des enfants aujourd’hui ?

La présence des enfants dans la ville arrive tardivement dans la légende d’Hamelin, et c’est finalement le Joueur qui en révèle l’importance. Il y a dans l’enfance quelque chose qui échappe, et que seul le joueur de flûte capte. Enfants jusque-là inexistants ou « petits parasites dégoutants » à l’image des rats selon Pierre Péju, le Joueur de flûte de Hamelin poserait la question de la place donnée à l’enfant, à l’état d’enfance dans nos sociétés d’abondance. Une évidence s’est imposée dans la réécriture : pour raconter cette légende, il faudra la traverser à hauteur d’enfant.

L’écriture dramaturgique du Roi des Rats est guidée par ma "signature artistique" depuis plusieurs créations : seule-en-scène, plateau nu, avec pour partenaires de jeu la lumière et la musique. Ainsi, l’espace et la scénographie lumière forment une architecture de plateau dans laquelle le texte se donne à entendre. Dans cet espace d’ombre et de lumière, le texte peut en effet se prolonger, disparaitre, pour donner place à des images de plateau qui prolongent l’imaginaire du spectateur. Mon travail s’articule entre l’imaginaire du récit et le réel du plateau, questionne sans cesse la notion de représentation théâtrale. Que donne-t-on à voir, à représenter ? A quel moment la représentation bascule-t-elle dans la monstration ? Où se trouve le point d’équilibre entre ce qui convoque l’imaginaire de spectateur et ce qui se donne à voir ? Mes dernières créations portent la trace des figures de l’enfance (la fraternité, l’amitié, la peur, la forêt, l’ogre, la solitude…), et s’adresse aussi bien au jeune public qu’aux adultes présents. Comment le théâtre adressé au jeune public aujourd’hui raconte l’enfance et son inscription dans le monde ?

Annabelle Sergent

Auditorium Chabran