LES RESIDENTS, Cie L'Unijambiste

La comédienne Emmanuelle Hiron a suivi pendant plus d’un an le travail quotidien du médecin gériatre, Laure Jouatel, à l’Ehpad de Vezin-le- Coquet, près de Rennes. Elle a observé, écouté, filmé. Elle a rencontré ces personnes atteintes de démence. Nos « vieux » que l’on place dans les maisons de retraite et que l’on tait de nos vies et de nos esprits. Avec la complicité du metteur en scène David Gauchard, elle a décidé de faire de ce moment un spectacle, un hommage. 
Sur la scène, un grand écran est posé à même le sol. Trois chaises empilées sur le côté. Apparaissent à l’image, en guise de préambule, quelques extraits tirés des ouvrages du psychiatre Jean Maisondieu (L’idole et l’abject et Crépuscule de la raison), suivis d’une première séquence filmée à l’Ehpad. On y découvre ses résidents. La comédienne entre alors en scène et prend la parole. Celle d’une femme médecin, engagée, d’une femme de son temps, qui replace ces « vieux » au centre de notre attention. 
Alors que notre espérance de vie ne cesse de croître, dans le même temps notre société prône la jeunesse comme seule valeur acceptable. Étrange paradoxe. Emmanuelle Hiron n’apporte pas ici de réponses, mais juste une interrogation sensible. Sans pathos, avec humour parfois même, elle parle en toute élégance de la vieillesse, de la dépendance, mais aussi et surtout de la vie.

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Note d’intention, Emmanuelle Hiron :

« L’espérance de vie augmente, le risque de rentrer dans la démence aussi. Notre société prône la jeunesse comme seule valeur « valable », voire acceptable. Que faisons-nous de cette contradiction ?

Ce travail autour de la vieillesse, de la dépendance, de la démence et de la mise en institution ne vise pas à donner une, voire des réponses mais à se poser la question collective de notre rapport à la mort et de ses conséquences. A (re)mettre aussi au centre de l’attention « Les vieux ». « Les résidents », ceux que j’ai rencontrés, filmés et qui ont amené cette réflexion. A parler d’eux, de leur vie. Je cherche la limite de la (re)présentation. Entre théâtre, lieu de fiction et réalité documentaire. Comment me mettre au service de mon sujet ?

Je cherche la limite qui permet la réflexion, l’adresse directe et l’espace poétique. La part documentaire, de « vérité » doit garder sa place. La catharsis n’est plus seulement portée par l’acteur. Les résidents sont les acteurs de cette réalité.

Je les accompagne. »

Emmanuelle hiron

Un entretien avec Emmanuelle Hiron

Avec Les Résidents, Emmanuelle Hiron de la Cie L’Unijambiste donne à voir ceux que notre société s’échine à cacher. Un théâtre documentaire sur la fin de vie « qui révèle bien des passions ».

Comment est né ce projet ?

Emmanuelle Hiron : J’ai une amie d’enfance qui est gériatre. L’idée première était de réaliser un documentaire dans l’EHPAD où elle travaille avec des personnes âgées en état de démence. J’y ai tourné pendant deux ans et, comme je viens du théâtre, j’ai eu envie d’écrire à partir de tout ce que j’y avais vu et vécu.

Pourquoi ce désir ?

E.H. : Parce que ces gens-là – que je dis déments pour ne pas dire Alzheimer, terme un peu galvaudé – nous posent plein de questions. De quelle manière est-on encore en vie quand on est dément ? Comment la société les voit-elle ? Et, pour reprendre les écrits du psychologue Jean Maisondieu sur lesquels je me suis appuyé : quand les autres ne nous regardent plus, comment peut-on se regarder soi ? Dans Le Crépuscule de la Raison, Maisondieu va même jusqu’à se demander si ce n’est pas la société qui rend les vieux fous…

« Ce spectacle provoque une catharsis, soulève des passions et des débats intenses. »

Comment faire du théâtre à partir de cela ?

E.H. : De manière très simple. J’ai écrit un monologue mettant en scène le personnage créé à partir de mon amie gériatre. Je n’ai pas voulu établir un état des lieux, mais plutôt croiser le documentaire avec un discours plus subjectif, plus intime. Il y aura donc quatre séquences, deux occupées par mon documentaire, deux par ce monologue. Je n’ai pas recherché la théâtralité : mon jeu par exemple sera au plus proche d’une parole presque improvisée. Mais ce spectacle provoque une catharsis, soulève des passions et des débats intenses, j’ai pu m’en apercevoir après les représentations. Et c’est ce qui m’intéresse au théâtre.

Pourquoi de telles réactions ?

E.H. : Parce qu’on nous dit qu’on va vivre vieux mais on ne nous dit pas comment. Parce que symboliquement ces personnes sont cachées, mises au ban. Symboliquement, elles sont mortes avant l’heure. Parce qu’on est pris d’effroi à l’idée de mettre les pieds dans un établissement avec des personnes démentes. Les Résidents n’est pourtant pas un état des lieux ni un acte d’accusation. Il pose simplement la question de notre responsabilité dans le regard qu’on pose sur ces personnes, et plus largement la question de notre rapport à la mort. Avec l’amour, c’est la question éternelle du théâtre.

Journal "La terrasse", article publié le 26 juin 2016 - N° 245, propos recueillis par Eric Demey

Salle Lily Pons du théâtre