UND d'Howard Barker, m.e.s. Jacques Vincey

Une femme attend un homme

L’homme est en retard

Alors elle parle

Pendant ce temps, un inconnu assiège l’espace où elle se trouve

Et sa parole devient le dernier rempart dans un monde en train de sombrer

 

Quel que soit son ancrage, concret ou imaginaire, UND se situe à une limite, un point de rupture : quelque chose doit advenir.  Derrière la fable de Barker, l’Histoire émerge d’un passé troué, fracturé, refoulé, transformé. Plutôt qu’une construction psychologique rationnelle, c’est un paysage intérieur qui se dessine avec ses cimes, ses brumes, ses gouffres. C’est un tissu mental et émotionnel, une trame psychique instable qui induit les digressions, associations, surgissements et glissements. C’est un flot de paroles, un flux d’énergie auquel il faut s’abandonner pour parvenir à cette suspension derrière laquelle se situe le gouffre — la mort ? la jouissance ? UND est une liaison entre l’informulable et la nécessité de dire. Les mots sont ses armes pour affronter le chaos, pour marcher sur les crêtes sans succomber au vertige.
 
 Oh il faut regarder dans l'abîme / Il faut / Quelque chose est perdu lorsque / L'on détourne le regard


Le tourbillon incessant des (ré)pulsions menace l’intégrité physique et psychique de ce personnage en équilibre précaire entre humanité et barbarie.  Les violences de l’Histoire, le spectre de l’holocauste, hantent la logorrhée de cette femme.  Parler pour continuer à vivre, ou survivre. Parler parce qu’on ne peut plus chanter. UND est un ange déchu qui dialogue avec les démons du passé pour faire face à l’impasse du futur, une figure de l’humanité qui cherche les moyens et les mots pour affronter sa propre disparition. En elle, coexistent le très haut et le très bas. C’est dans cette tension entre banal et sublime, lyrique et prosaïque, que jaillissent l’émotion et, de manière incongrue, le rire.   

Ce flot de verbe sonore submerge l'auditeur, lequel doit se satisfaire d'une compréhension partielle mais dont l’attention est retenue par la substance sensuelle du discours dans la bouche de l’acteur. [...] C’est là le reflet de la responsabilité suprême qui revient [aux acteurs], celle de diriger, à travers la capacité à mettre en mots, ce qui est effectivement une symphonie du discours. ( Edward Barker, Arguments pour un théâtre ).
 
L’écriture de Barker travaille le son autant que le sens. Son exigence vis-à-vis de la voix, sa recherche d’une parole qui est aussi un chant, demandent une interprète hors normes. Natalie Dessay prête son corps et sa voix à UND . Derrière les mille visages de UND , autant d’échos des mille personnages qu’elle a incarnés sur la scène lyrique. Pour ses premiers pas au théâtre, elle se confronte à une partition qui exige autant de virtuosité que de sensibilité. La densité de sa présence et la puissance de son imaginaire font résonner les mots au delà du sens commun.  Sur scène avec elle, Alexandre Meyer est un partenaire muet qui compose avec sa guitare électrique un environnement musical et sonore qui prolonge la parole, la contredit ou la submerge. Tous deux ont en commun ce désir de braver l’inconnu, cette envie de cartographier, au mépris du danger, les zones troubles du paysage qu’invente pour nous Barker, et où il nous invite à nous aventurer. Avec eux, nous reprenons à notre compte la question de l’auteur : « Ces tristes lieux, pourquoi faut-il que tu y entres ? » Nous n’y apportons pas de réponse. Mais nous y entrons ensemble.
 
Jacques Vincey

 

A PROPOS DE UND
 
Écrite en 1999, Und est le seul monologue du corpus de Barker. Mais la pièce reprend un certain nombre de thèmes sur lesquels l’auteur revient de manière obsessionnelle.
 
Par sa forme, Und s’inscrit dans la continuité d’une certaine tradition du théâtre contemporain : elle est le croisement que propose Barker entre La Voix humaine de Cocteau et Oh les beaux jours de Beckett, entre un mélodrame sentimental et une comédie métaphysique. En partant d’une situation similaire (l’attente d’une femme), elle emprunte à la première son exploration de l’ambiguïté des relations amoureuses, à la seconde la tentative désespérée d’imprimer un sens à notre existence face à la menace de l’absurdité. Mêlant les deux thèmes, Barker interroge dans Und la manière dont la question du rapport amoureux permet de reposer celle du rapport au monde.
 
C’est que l’intrigue de Und a l’ambiguïté que lui permet son apparente simplicité : une femme attend un homme. Mais brodant autour du thème, Barker enrichit son intrigue de plusieurs strates, parfois contradictoires. Entre duo et duel, la relation entre les deux personnages oscille entre désir et angoisse, devient un bras de fer, une partie d’échecs à l’issue incertaine :
 
Il suffit d’être deux pour jouer à ce jeu l’astuce est la suivante l’astuce est de ne pas être ce que l’on paraît être ne pas être dupée par les pirouettes d’un autre.
 
S’installe ainsi une forme de suspense, d’autant plus forte que l’enjeu de cette partie d’échecs se révèle bientôt être la vie des deux personnages. Barker rejoint ici l’une de ses thématiques de prédilection qui est de faire du théâtre le lieu de rencontre avec la mort — avec cette ambiguïté cruciale ici : qui, des deux personnages, est le bourreau ? Et qui la victime ?
  
Si sérieux que soit cet enjeu, il ne faut pas en conclure pour autant que Und est une pièce grave : l’humour (grinçant) y est fréquent, parfois dans une forme quasi grandguignolesque où le rire le dispute à l’horreur. C’est qu’en même temps que la pièce dramatise des enjeux d’ordre philosophique, elle ne renonce jamais à sa dimension théâtrale et spectaculaire : au contraire. Les incohérences du discours de Und, sa posture délibérément théâtrale, et plus encore sa solitude obligent à sans cesse remettre en question la véracité de ce qui n’est après tout que la parole d’une comédienne, qui se dit elle-même experte en manipulation. Tout pourrait bien n’être qu’un tissu de mensonge : en insistant d’emblée sur un dispositif spectaculaire et nonnaturaliste, Barker pose la question du statut incertain de toute vérité au théâtre. De manière particulièrement riche, Barker conjugue son intrigue (le jeu de séduction entre une femme et un autre sans visage) et la situation même dans laquelle cette intrigue est jouée (une actrice seule en scène, exposée aux regards d’un spectateur invisible). Und se présente ainsi, aussi, comme une pièce sur l’actrice, son rapport ambigu, fait de peur et de séduction, à la scène et au public.
  
Tout cela, dans la pièce, se fait principalement par le biais de la langue, de la parole : si la pièce est un duel entre Und et son agresseur, les armes, ce sont les mots. La pièce se donne ainsi (et là encore Barker fait penser à Beckett) comme une exploration du pouvoir de résistance du langage face à la menace de la mort et de l’absurde. Und se construit une barricade de mots pour se protéger de son envahisseur, déploie un langage vital dans lequel se manifestent à la fois son flamboyant instinct de survie et son épuisement progressif : parler pour rester en vie.
 
  Vanasay Khamphommala

 

UND ET NATHALIE DESSAY

Und est une pièce sur le pouvoir de fascination de l’interprète, sur le jeu trouble qui se noue entre un personnage et une actrice. Femme palimpseste où transparaissent les plus grandes figures tragiques, comédienne qui déploie sous les yeux du spectateur un savoir-faire consommé, Und, à bien des égards, est une diva .
 
Natalie Dessay, à l’instar du personnage, a prêté ses traits et sa voix aux plus grandes figures du répertoire, avec une prédilection pour les héroïnes tragiques qui bravent l’inconnu, l’interdit, et surmontent l’angoisse pour en ressortir transfigurées et grandies. Dans sa confrontation avec l’absolu (l’amour, la mort, ici peutêtre synonymes l’un de l’autre), Und rejoint les héroïnes du répertoire lyrique dans une dimension tragique rare dans le théâtre contemporain. Comme Phèdre, comme Médée, Und fait partie de ces personnages qui, en dépit, ou peut-être à cause de leur complexité et de leur ambiguïté, forcent l’admiration et bousculent les idées reçues.
 
Und est aussi une pièce dans laquelle la voix, et la résistance de la voix, jouent un rôle essentiel. L’écriture de la pièce est délibérément musicale, indiquant par l’écriture différents registres, différentes nuances, et laissant une très large place aux sons (la cloche, le bris de verre, le fracas de la massue, les pleurs), seuls signes de la présence extérieure du visiteur, dans une partition finement réglée. On est à mi-chemin de la musique de chambre (l’univers cossu et aristocratique du personnage) et d’une musique sauvage portée par le visiteur, la force de l’écriture étant de ne pas les hiérarchiser l’une par rapport à l’autre… Cela relève à certains égards de l’opéra de chambre pour bruit et voix parlée, ou du mélodrame bruitiste… Une partition qui exige pour interprète cette musicienne exceptionnelle qu’est Natalie Dessay.

 

HABITER LE TEMPS, NOTE SUR LA SCENOGRAPHIE

Und s’ancre moins dans un espace que dans une temporalité : celle de l’attente. La situation, très sommairement esquissée au début du texte (« Une pièce. Un plateau. Préparé. »), cultive délibérément l’imprécision pour mieux laisser vibrer l’imaginaire du spectateur. L’action se déroulera bien sûr ici et maintenant — mais derrière cet ici et ce maintenant, ce sont tous les lieux, toutes les époques qui se déploient. Und semble en effet faire un voyage immobile dans le temps et l’espace, elle qui affirme dès la première page qu’elle est « le vestige d’une classe moribonde dont l’archaïsme provoque […] la fascination », elle qui parle des sièges de Troie, Paris et Pleven comme si elle les avait tous traversés.
 
La situation vaut donc avant tout pour ce qu’elle a d’archétypal, et surtout pour ce qu’elle permet de mettre en avant : un processus de transformation. En effet, derrière l’anecdote, c’est avant tout un changement d’état que Barker, comme dans tout son théâtre, s’efforce de dépeindre, lui qui affirme que « la seule finalité du protagoniste tragique est la mort, son seul dilemme, comment y parvenir . » Pour mettre en scène ce passage, Barker travaille, au-delà des mots, sur la sensation, et c’est pour ouvrir ce travail sensoriel que la scénographie, loin de tout naturalisme, fait le choix d’une matière en transformation : la glace. Celleci, en lien avec la lumière, construira un espace organique et transitoire, imposant mais éphémère : un espace expérimental, dans lequel Und œuvre à sa propre métamorphose.
 
Si Barker laisse délibérément flotter l’ancrage historique et géographique de sa pièce, un événement traumatique ne cesse pourtant d’y faire retour : le génocide juif, devenu dans la conscience contemporaine l’expression la plus prégnante et la plus violente d’une mort inéluctable, et déshumanisée. Et c’est bien à une machine de mort que le personnage de Und va se confronter. Dans un univers scénographique immaculé mais hostile, un univers de glace, de lumière et d’électricité qui s’acharne contre elle, Und impose, jusque dans la mort, sa fragile humanité. La machine tragique se littéralise sur le plateau, qui en même temps qu’elle condamne la protagoniste, la révèle.

 

HOWARD BARKER

Né en 1946, il l’une des plus grandes voix du théâtre contemporain. Il est l’auteur d’une œuvre considérable mêlant théâtre, poésie, livrets d’opéra, pièces pour marionnettes, peintures, photographies, mises en scène, écrits théoriques…
 
Il se distingue par une esthétique délibérément marginale, qu’il présente dans ses manifestes Arguments pour un théâtre et La Mort, l’unique et l’art du théâtre . Il revendique cette marginalité comme condition de son indépendance éthique et artistique.
 
Son travail se différencie de celui de ses contemporains par la place centrale qu’il accorde à l’écriture poétique, par la recherche d’une musicalité de la langue qui complète voire se substitue à une appréhension rationnelle de la parole. La démarche de Barker s’inscrit ainsi dans une tentative très lyrique de privilégier l’émotion par rapport à la raison pour mieux bousculer les repères du spectateur.
  
L’intérêt de Barker pour la voix s’exprime notamment dans son travail pour l’opéra et pour la radio. C’est aussi cette qualité unique de la langue qui en fait l’un des auteurs les plus prisés des acteurs, et plus encore des actrices, anglais. Barker est en effet réputé pour la complexité et la richesse de ses personnages féminins, qu’ont incarnés les plus grandes actrices de sa génération : Juliet Stevenson, Glenda Jackson, Kathryn Hunter, Victoria Wicks… À l’automne 2012, Fiona Shaw connaît un triomphe au National Theatre à Londres dans le rôle principal de Tableau d’une exécution .
 
Le théâtre de Barker se présente comme une aventure à la fois esthétique et éthique : volontiers provocant, il responsabilise le spectateur en le plaçant face à une beauté toujours surprenante, face à une ambiguïté morale qui ouvre plus de questions qu’elle ne donne de réponse. L’humour subtil du texte, le rire fréquent du public témoignent de cette déstabilisation des repères conventionnels. À l’image de Und, perplexe entre les différentes interprétations possibles de la lettre de son visiteur, le spectateur devient seul responsable de sa lecture de la pièce.
 
En France, Hélène Vincent a été parmi les premières à le monter, dans les années 1990. Il a été auteur invité à l’Odéon en 2009, offrant à Anne Alvaro le rôle de Gertrude dans la pièce éponyme, avec lequel elle obtient le Molière de la meilleure comédienne. Il est régulièrement monté sur les scènes nationales et fait partie, notamment pour le lyrisme de sa langue et la dimension épique de ses pièces, des dramaturges plébiscités par les jeunes interprètes.