Analyse et documents

* Présentation de la pièce par Olivier Py en 2005

Les Illusions comiques s'ouvrent sur un cauchemar en forme de farce  ; le poète, « Moi-même », découvre avec ses camarades que le monde entier est soucieux de sa parole. Les journalistes, les politiques, les prélats, les marchands de mode, sont soudainement pris d'une épidémie d'amour du théâtre. Comme si la mort des - ismes avait en dernier recours ouvert une ère du théâtre, comme si l'humanité avouait qu'il est le seul outil de métaphysique, ou au contraire la seule manière d'échapper à la métaphysique, la seule manière de vivre dignement.

Le poète résiste d'abord à cette position inconfortable de « la parole entendue », mais, pris de vertige et poussé par sa mère, accepte toutes les responsabilités du siècle. Il devient en quelques heures le prophète et le héros qui peut répondre à tous les désarrois du temps et à toutes les inquiétudes éternelles. Il sort de son rôle de contradicteur et d'exilé, il n'est plus excentrique, il est le centre. On remet dans ses mains le pouvoir suprême de changer le monde, on laisse son théâtre agir sur le réel et non plus sur le symbolique. Le pape lui-même vient lui demander conseil. Lui seul est à même de donner ce qui est plus précieux que l'égalité sociale, le sens de la vie.

De leur côté, ses camarades comédiens Mademoiselle Mazev, Messieurs Fau, Girard, Balazuc, dans leurs propres rôles, restent dubitatifs sur ce succès planétaire de leur art et défendent que ce que le théâtre doit faire pour le monde, c'est du théâtre et du théâtre seulement.

On voit bien que le sujet est trop grave pour susciter autre chose qu'une comédie. Cette comédie donc, bien qu'elle emprunte son titre à Corneille, est une paraphrase de L'Impromptu de Versailles . La troupe où chacun joue son propre rôle, tente de donner non pas une mais cent définitions du théâtre et d'en parcourir son orbe. Elle fait entrer dans la cuisine obscène des répétitions et de la question de l'esthétique du jeu, on y assiste à l'ivresse et au vertige de figurer l'humain. Mais les questions d'artisanat conduisent vite aux questions fondamentales. Le théâtre peut-il être encore politique ? Le théâtre est-il une image ? le théâtre est-il sacré et par quel mystère ? Le théâtre est-il une sorte de religion du sens ou au contraire ce qui nous apprend à vivre dans l'absence du sens ? Les différentes questions qui ont agité le bocal avignonnais l'été dernier sont réfléchies dans tous les miroirs possibles, théologie, révolution, statut de l'image, civisme, politique culturelle, etc...

Les quatre acteurs et le poète jonglent exagérément avec les masques pour figurer poète mort, politiciens de tout poil, mère de vaudeville, tante de province, pape, chien philosophique, fanatiques, philosophes, autant de figures du monde qu'il est nécessaire pour appréhender cent définitions du théâtre.

J'aimerais pouvoir rendre hommage aux acteurs Mademoiselle Mazev, Monsieur Fau et Monsieur Girard qui, pendant quinze ans, m'ont enseigné l'art théâtral, et je les en remercie en volant leur parole, en me l'attribuant, avant de la remettre dans leurs voix comme si elle ne s'en était jamais enfuie. Ils savent une chose de l'homme et ont l'habitude de ne la dire que comme une farce. Moi, j'ai parfois entendu ce qu'il fallait entendre et le poète s'est réchauffé à leurs paroles essentielles et à leurs mots d'esprit. Il est temps que je leur rende ce que je leur dois et leur offre la possibilité d'être absolument ridicules en jouant leurs propres personnages. À la différence du metteur en scène, l'acteur ne commente pas le théâtre, il est le théâtre.

Le spectacle a la prétention ridicule de tout dire sur l'art dramatique et le mystère théâtral. La cavalcade politique du poète, à qui on demande plus que des mots, est entrecoupée de leçons de théâtre, dans lesquelles on découvre que le théâtre de boulevard, la tragédie et le drame lyrique sont trois pensées de l'homme et de sa parole. Cette farce, pièce satirique, comédie philosophique, c'est l'art de faire du rire avec notre impuissance. Cette impuissance est peut-être la pensée la plus nécessaire à l'homme de théâtre et il n'y atteindra, comme l'a fait Jean-Luc Lagarce -figuré ici par "Le poète mort trop tôt"- à qui est dédié la pièce, que dans un éclat de rire.

C'était pour moi l'occasion de sculpter une sorte de tombeau de Jean-Luc Lagarce , comme on le disait de ces textes qui, au grand siècle, servaient de mausolée littéraire à un homme disparu. Échappé à l'immortalité, il est un spectre qui revient comme reviennent les spectres au théâtre, paternel et exigeant.

Il n'y avait pas pour Jean-Luc Lagarce une place pour le théâtre, toute la place était pour le théâtre. Le théâtre seul était son amitié dans l'agonie et dans le doute. Il n'a jamais cherché à le comprendre absolument, il s'est laissé éblouir par sa lumière, il a simplement célébré sa magie.

C'est quand le théâtre parle de lui-même qu'il parle paradoxalement le plus justement du monde . C'est à partir de son ambition folle que l'on peut attiser le feu du comique. Les grandes paroles dont j'ai fait parfois mon style ont ici l'air de se parodier. Nous vivons trop dans l'actualité et trop peu dans le présent. Tout comique est au fond un moraliste, mais un moraliste qui a l'honnêteté de dire : « Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais ». Ou, pour dire autrement, il y a deux sortes de comiques, ceux qui rient des autres et ceux qui rient d'eux-mêmes. Et plus mystérieux encore, ceux qui veulent rire des autres ne font que se démasquer et ceux qui cherchent à rire d'eux-mêmes trouvent quelquefois, dans la boue de leur anecdote, des mythes écornés, des vérités inquiètes, des sagesses boiteuses, des rites inversés, des viatiques saugrenus... autant de bois sec que l'on ne peut dédaigner à l'approche de l'hiver.

Olivier Py, décembre 2005

 

* La pièce, comme un hommage au théâtre

1. Olivier Py, propos recueillis par Catherine Richon

Olivier Py a écrit les Illusions comiques en hommage au théâtre en général et aux acteurs, ceux qui l’accompagnent, en particulier. Au fil du temps et de sa carrière théâ- trale, il s’est constitué une «famille» de comédiens qu’il aime à réunir à chaque occa- sion pour de nouvelles aventures. Ces retrouvailles se veulent toujours joyeuses, géné- reuses et jubilatoires. Olivier Py, dans une écriture, une mise en scène et un jeu sans concessions pratique l’art de l’autodérision, parfois même jusqu’aux frontières du ridi- cule, et n’hésite pas à afficher sa prétention de «tout dire sur l’art dramatique et le mystère théâtral».
Dans sa folle entreprise, Olivier Py rend d’abord hommage à Jean-Luc Lagarce, dramaturge, metteur en scène et comédien mort en 1995, «Le Poète mort trop tôt» des Illusions comiques. Olivier Py a notamment monté sa pièce Nous, les héros il y a quelques années. Elisabeth Mazev, qui joue tantôt son propre rôle, tantôt des personna- ges fictifs, évoque à plusieurs reprises également son amitié et ses nombreuses collaborations avec Jean-Luc Lagarce. Les autres comédiens, Olivier Balazuc, Michel Fau et Philippe Girard incarnent également Messieurs Balazuc, Fau et Girard, et tour à tour des personnages fictifs sortis de l’imagination fertile d’Olivier Py.

Olivier Py revendique le foisonnement parfois un peu hétéroclite de ses textes. A ses yeux, le théâtre doit être multiple, pluriel dans toutes ses formes, comme il l’indique explicitement dans le titre d’une de ses pièces écrites en 1998 Théâtres. Bien que plu- tôt proche de la comédie, Illusions comiques reste une oeuvre théâtrale hétérogène et inclassable : «Le théâtre le plus commun dans mon œuvre est un théâtre dans lequel les genres se bousculent, d’ailleurs c’est aussi le cas de cette comédie : même si elle a une forte tendance à l’autodérision, elle contient aussi des passages mélodramatiques, élégiaques et philosophiques. J’ai toujours rêvé d’un théâtre très hétérogène dans la forme. J’ai pris la leçon avec Shakespeare. Je n’aime pas trop les oeuvres pures. (...) Je crois que quand le théâtre est réussi, il présente la totalité de l’humain et ces questions de genre sont totalement dépassées.»

Olivier Py, propos recueillis par Catherine Richon, 24 mai 2006, publié sur le site www.fluctuat.net

2. "Quand le théâtre s'amuse du théâtre" par Yannick Mancel

De l’aveu même de son auteur, si le titre de la pièce rend hommage à l’« étrange monstre » fantasmagorique et baroque de Pierre Corneille, c’est, en tant que genre dramatique, à Molière et à son fameux Impromptu de Versailles qu’elle doit le mieux sa filiation. Qu’est-ce qu’un impromptu ? L’origine s’en perdrait peut-être dans l’autre nom dont au XVIe siècle déjà on désignait comme par synonymie la commedia dell’arte : commedia all’improviso.
 

Outre la définition centrale même d’improvisation, se sont développées ensuite autour du mot les notions de soudaineté et de rapidité (promptitude), de spontanéité, d’impréparation, voire de répétition théâtrale – en y croisant notamment l’italien « prova » ou le latin « probare »...

L’impromptu tel que Molière en définit pour la première fois le genre désigne donc une (fausse) répétition, feinte ou fictive mais néanmoins écrite, fixée sur la scène et sur le papier, en présence et sous l’autorité de l’auteur ou du chef de troupe, au cours de laquelle les acteurs expriment leurs doutes en même temps que leurs convictions sur quelques grands ou menus sujets d’esthétique théâtrale, d’art du jeu ou de la représentation, voire, dans certains cas plus contemporains, d’idéologie ou de politique culturelle.
 

Dans L’Impromptu de Versailles, par exemple, Molière qui n’en a pas fini avec la polémique suscitée par L’École des femmes met en scène les acteurs de sa troupe aux noms désormais familiers (La Grange, Du Croisy, les Béjart, la Du Parc...) pour mieux régler ses comptes non seulement avec la critique et ses préjugés, mais aussi avec l’esthétique rivale de l’Hôtel de Bourgogne et de son chef de troupe, Montfleury, dont le ton déclamatoire et la diction emphatique sont tournés en dérision.

Plus près de nous, Jean Giraudoux, en 1937, offre à Louis Jouvet et à ses comédiens du Théâtre de l’Athénée un Impromptu de Paris dans lequel, en plein Front Populaire, un certain Robineau, fonctionnaire ministériel aux Beaux Arts, d’abord pris pour un huissier de justice (un « révizor »), se livre à une sorte d’inspection bienveillante qui donne l’occasion à Jouvet et à ses acteurs (Pierre Renoir, Madeleine Ozeray, Marie-Hélène Dasté...) d’exprimer leur amour du théâtre et du public, et la place exigeante et ambitieuse qu’ils assignent à leur art dans la société.

L’Impromptu de l’Alma d’Eugène Ionesco (1956) est plus grinçant. L’auteur, noyé dans les affres de l’écriture, y reçoit la visite de trois « docteurs » répondant tous trois au nom de Bartholomeus (Ier , II et III) derrière lesquels on reconnaît non seulement Bartholo, le barbon pédant de Beaumarchais, mais aussi respectivement Roland Barthes, Bernard Dort et Jean-Jacques Gautier. Ionesco y renvoie ainsi dos à dos ce qu’il appelle la critique brechtienne « ultra-scientifique » et « ultra-populaire » de la revue Théâtre Populaire, et le conservatisme le plus réactionnaire du Figaro de l’époque.

Il faudrait également citer L’Impromptu du Palais Royal de Jean Cocteau (1962) dont on imagine bien, surtout depuis Le Visage d’Orphée, l’influence plus ou moins consciente qu’il a pu exercer sur Olivier Py.
 

Mais il convient surtout, en dernière analyse, de rattacher cette modeste tradition ludique, humoristique et polémique des impromptus à une thématique plus large et plus vaste : celle du « théâtre dans le théâtre », de la mise en abyme de la scène, de l’enchâssement des fictions, ou encore du « métathéâtre » – c’est-à-dire du discours ou du commentaire sur le théâtre.


Alors il faudrait citer, aux origines, Les Grenouilles d’Aristophane, Hamlet et Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare – les fameuses séquences respectives dites «des comédiens» et « des artisans » –, certes L’illusion comique de Corneille, mais aussi Les Acteurs de bonne foi de Marivaux, et surtout Pirandello qui avec Six personnages en quête d’auteur et Ce soir on improvise a même donné son nom – on parle désormais de « pirandellisme » – à l’expression et à l’évolution de ce motif dans la modernité.

Yannick Mancel

3. "La bande à Py, comme une fête de famille" par Jérôme Sallé

Depuis les débuts de sa carrière de théâtre, il y a bientôt (et déjà !) 20 ans, Olivier Py s’est constitué, au fil de ses spectacles, une grande famille d’acteurs. Comme dans toutes les familles, on ne se réunit pas à chaque occasion. Tout le monde ne peut être présent à chacun des rendez-vous. Certains travaillent ailleurs, d’autres vivent d’autres aventures et on les invitera la prochaine fois. Et puis, d’années en années, de réunion de famille en réunion de famille, de nouveaux visages apparaissent et agrandissent la tribu.

Mais lors des fêtes importantes, comme celle des Illusions comiques, la famille se recompose.

Et ces retrouvailles-là sont joyeuses, généreuses, partagées avec le public et transcendées par un amour à l’unisson du théâtre. Citons bien sûr Élisabeth Mazev, amie d’enfance d’Olivier Py. Dans Illusions comiques, elle incarne tour à tour elle-même, puis la mère volcanique, possessive et intéressée d’un Olivier Py dépassé par les effets de son théâtre. Que ce soit comme auteur, partenaire d’Olivier Py comédien (sous la direction de Jean Luc Lagarce, à qui est dédié le spectacle, ou de François Rancillac dont nous retrouverons une mise en scène – Biederman et les incendiaires – au Théâtre du Nord) ou comme interprète des textes d’Olivier Py, c’est ici la quinzième collaboration d’Élisabeth Mazev avec Olivier Py... en trente-trois ans d’amitié.

Autre membre de la famille: Michel Fau. Olivier Py et lui se rencontrent sur les bancs du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris. Olivier Py hésite à l’époque à entamer une carrière ecclésiastique, alors que Michel Fau impose difficilement auprès de ses camarades sa démesure d’acteur... Pourtant très vite une chose les unit : un amour incandescent pour le théâtre, une folie du don de soi.
Rapidement, Michel Fau entame une carrière d’acteur et sera lui aussi dirigé par Jean Luc Largace notamment en 1995 dans La Cagnotte d’Eugène Labiche.


Comédien virtuose, d’une intensité et d’une drôlerie rare, il interprète dans Illusions comiques tour à tour lui-même, l’incroyable Geneviève, tante du poète engoncée dans son tailleur rose et sa bourgeoisie provinciale, ainsi que le nouveau poète qui par ses propositions «innovantes» et farfelues fera tomber de son piédestal Olivier Py.
 

Les Aventures de Paco Goliard, spectacle écrit et mis en scène par Olivier Py au Théâtre de la Bastille en 1992, marque la première rencontre sur scène d’Élizabeth Mazev, Michel Fau et Philippe Girard. Acteur formé par Antoine Vitez à l’École de Chaillot, Philippe Girard travaille régulièrement sous la direction de Stéphane Braunchweig notamment dans... L’Exaltation du Labyrinthe d’Olivier Py ! Nous gardons par ailleurs tous en tête l’interprétation magistrale qu’il nous avait offerte du rôle titre de Brand d’Henrik Ibsen en 2005 au Théâtre du Nord.


Depuis une quinzaine d’années, il poursuit un compagnonnage régulier avec Olivier Py et a participé à bon nombre de ses aventures comme La Servante, Le Visage d’Orphée, L’Apocalypse Joyeuse et Le soulier de Satin. Dans Illusions Comiques, il interprète outre son propre rôle, le père d’Olivier Py, ainsi que toutes les personnalités associées au pouvoir: un ministre de la culture grandiloquent, un président de la république plus vrai que nature, et même le pape...

A cette famille se joint Olivier Balazuc, déjà présent sous la direction d’Olivier Py dans Le Soulier de Satin en 2004 et dans Les Vainqueurs présenté au festival d’Avignon, ainsi que Julien Mouroux dont c’est ici la deuxième collaboration avec Olivier Py.
 

Jérôme Sallé pour le Théâtre du Nord

 

* On trouve sur le Net de nombreuses vidéos où Olivier Py parle de sa pièce, ainsi que des documents en relation avec le spectacle :

- "Le texte par l'auteur" sur le site Théâtre-contemporain.net : de courtes vidéos où l'auteur répond à une série de questions Suivre ce lien

- Vidéo de la rencontre entre Olivier Py, des enseignants et des élèves d'option théâtre (Avignon, 30 novembre 2016) Suivre ce lien

- Documents numérisés sur Théâtre-contemporain.net (dossiers du spectacle, programmes de salle) Suivre ce lien